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Baie-Comeau : ville de compagnie

Incorporée en mai 1937, Baie-Comeau fut d’abord une petite ville industrielle créée de toutes pièces par le colonel Robert-Rutherford McCormick, un éditeur et industriel bien connu du Midwest américain. Elle doit son nom à Napoléon-Alexandre Comeau, un célèbre chasseur et naturaliste nord-côtier.

Une histoire très ancienne

La ville est érigée au nord-est de l’embouchure de la puissante rivière Manicouagan, dans un territoire fréquenté par les Autochtones depuis quelque huit mille ans alors que les derniers grands réchauffements climatiques ont chassé les grands glaciers nordiques et permis l’émergence de la péninsule Manicouagan.

Les premiers Autochtones de Manicouagan, décrits par les colonisateurs français du 17e siècle, s’appelaient Papinachois : « ceux qui aiment à rire », un trait de caractère qu’ont conservé leurs descendants encore aujourd’hui… Ils migraient alors au gré des saisons entre le littoral giboyeux du St-Laurent pendant les mois d’été et les vastes espaces de l’intérieur, l’hiver, où circulaient les grands troupeaux de caribous, le roi des forêts nordiques.

Les Autochtones de la région, aujourd’hui appelés «Innus», sont les seuls occupants du territoire jusqu’au milieu du 19e siècle alors que s’amorce, lentement, le peuplement de l’interminable littoral nord-côtier qui s’étale sur plus de 1 200 kilomètres entre la rivière Saguenay et le Labrador atlantique. Le peuplement permanent de Manicouagan s’est fait attendre : alors que les familles des pêcheurs s’établissaient à l’est de Godbout, celles des premiers colons-bûcherons venus de la vallée du St-Laurent s’arrêtaient à Sault-au-Mouton (Forestville), au sud-ouest. Manicouagan demeurait une région isolée et accueillait plutôt la première «réserve» autochtone de la région à compter de 1861. Le gouvernement espérait, en vain, y regrouper toutes les bandes autochtones de la région.

Au tournant des années 1900, un premier entrepreneur forestier, un certain Jalbert, décide d’ériger un petit établissement industriel à l’embouchure de la Manicouagan. Malheureusement pour lui, la scierie et le petit village qui accueillent les ouvriers, sont victimes de différents imprévus : un incendie ravage les entrepôts d’approvisionnements et une tempête chasse à la mer tous les billots coupés au fil de la saison 1907, ce qui amène l’abandon des opérations et du village.

La région Manicouagan retourne alors à son isolement d’origine…

Une ville de compagnie…

C’est en janvier 1923 que la région Manicouagan subit sa mutation industrielle : elle accueille dorénavant une petite ville-modèle, digne des derniers progrès de l’urbanisme de l’époque.

Ce petit miracle est dû à Robert Rutherford McCormick, propriétaire du Chicago Tribune. Dans une grande bataille qui l’opposait au célèbre magnat de la presse américaine, Randolph Hearst, il s’était lancé dans la fabrication de son propre papier journal avec une usine, en Ontario, en 1911. Attiré par les forêts nord-côtières pour alimenter sa nouvelle usine, il fonde ensuite un village forestier, Shelter Bay, l’ancêtre de l’actuelle ville de Port-Cartier près de Sept-Îles, et en achète une autre à Franquelin, un toponyme associé à un cartographe français du 17e siècle (ne pas confondre avec le célèbre Benjamin de Boston)…

Le groupe McCormick doit pourtant s’agrandir au début des années 1920 : un nouveau tabloïd newyorkais, le New York Daily Mirror, connaît un franc succès et les tirages exigent carrément une nouvelle usine d’approvisionnement en papier journal. Or, les seules forêts encore disponibles au Québec sont celles de la région Manicouagan et, pour les obtenir, le Colonel doit promettre au gouvernement du Québec de construire une usine sur place avant 1930!

Construire une usine dans une zone éloignée implique forcément de construire une ville pour en abriter les ouvriers …et des infrastructures : un petit barrage hydroélectrique sur la Rivière-aux-Outardes et un port de mer à la Baie-des-Anglais amorcent les travaux en 1924. Pourtant la crise économique retarde le projet. On offre même au Colonel d’acheter une usine dans la ville de Québec… Mais l’homme d’affaires aime bien son «bébé» nordique et, dès 1930, il engage un urbaniste bien connu de Montréal, Leonard Schlem, pour dessiner une jolie ville autour du Mont Sec, une petite éminence qui domine la Baie-des-Anglais. La construction de l’usine et de la ville va bon train en 1936 et en 1937. Une rue, appelée Champlain, accueille les maisons des cadres (à l’époque tous anglophones) à l’ouest de la baie, alors que les ouvriers s’installent dans les longues rues en boucles qui ceinturent la montagne. Un centre-ville commercial, un centre communautaire (qui abrite une belle bibliothèque, un gymnase, une salle de rencontre, des allées de quilles, etc) et l’usine sont installés au fond de la baie.

Inaugurée en 1937, la coquette petite ville devient même une capitale régionale quand monseigneur Napoléon-Alexandre Labrie, lui-même originaire du village voisin de Godbout, installe sur place l’évêché du tout nouveau diocèse de la Côte-Nord créé en 1945. La cathédrale, financée par McCormick, est une belle église de style Dom Bellot, ornée de magnifiques fresques intérieures dessinées par un artiste montréalais de renom, Guildo Nincheri.

Une petite ville-modèle est née à l’embouchure de la Manicouagan.

Le grand boom d’après-guerre

Tout l’Occident entame une formidable croissance dans les décennies qui suivent la fin de la Deuxième Guerre mondiale : l’automobile, les équipements ménagers, la radio et la télévision mènent le bal d’une toute nouvelle ère de consommation de masse. Cela provoque une formidable demande en énergie et en ressources naturelles.

Le Colonel McCormick anticipe cet essor et finance la construction d’un barrage et d’une nouvelle usine hydroélectrique sur la puissante rivière Manicouagan. Le surplus de puissance disponible attire par la suite l’installation d’une aluminerie, la Canadian British Aluminium. Avec la création de centaines de nouveaux emplois, de nouveaux quartiers sont construits au nord et à l’ouest de la petite ville du Colonel. Plusieurs familles s’installent aussi dans la petite ville de Hauterive créée par Monseigneur Labrie en amont de la rivière pour ériger un évêché, un collège et un hôpital régional. Du coup, deux petites villes se voisinent dans les décennies suivantes jusqu’à leur fusion finale en 1983.

La région connait une croissance soutenue dans les années 1960 et 1970 avec la construction, par la compagnie d’État Hydro-Québec du vaste complexe Manic-Outardes avec ses multiples barrages et ses sept centrales hydroélectriques. Deux de ces œuvres jouissent d’une renommée mondiale : le barrage à joints évidés de Manic 2 et les vastes voûtes du barrage Daniel Johnson qui sont impressionnantes. Elles ont même attiré l’attention de Salvador Dali qui a proposé, en vain, d’y dessiner une immense fresque digne de son génie…

Une des conséquences imprévues de ces travaux fut la fusion de deux lacs amonts et l’apparition de l’immense lac circulaire de Manicouagan, conséquence directe de l’impact d’une formidable météorite qui a percuté la planète terre voilà quelques 215 millions d’années. Le lac-cratère (appelé « astroblème ») est l’un des plus grands de la planète.

Par ailleurs, au long des mêmes décennies, Baie-Comeau consolide son double système portuaire (avec les quais de la compagnie papetière et de l’aluminerie) avec les installations de la compagnie Cargill Grain, une multinationale canadienne qui fait de Baie-Comeau son terminus atlantique et les aménagements d’une traverse inter-rive et d’un traversier-rail  : la ville présente un des principaux systèmes portuaires canadiens. Elle n’est pas en reste pour ses communications terrestres  : avec l’ouverture récente d’une route qui traverse de part en part la péninsule Québec-Labrador, Baie-Comeau est aussi devenu la porte d’accès de cette région atlantique avec ses grands projets hydroélectriques, gaziers et miniers.

Un héritage précieux

Après les différents agrandissements de l’usine de papier et de l’aluminerie (devenue l’une des plus grandes au monde), Baie-Comeau a stabilisé sa population à quelques 23 000 personnes. L’ensemble de la région Manicouagan compte aujourd’hui un peu plus de 30 000 habitants.

Ces dernières années sont marquées par la redécouverte de l’histoire et du patrimoine régional.

Il y eut déjà, dans les années 1960, le sauvetage et la mise en valeur du phare de Pointe-des-Monts, un phare-habitation aussi ancien (un des premiers érigés au Canada) qu’original dans son genre. Il se dresse à une centaine de kilomètres à l’est de Baie-Comeau. Il y eut par la suite la reconstitution fidèle d’un village forestier d’époque à Franquelin, puis un centre d’interprétation consacré à l’histoire des Innus de Pessamit érigé au site historique de Papinachois.

À Baie-Comeau, la mise en valeur patrimoniale passe par la restauration du centre-ville d’origine avec, en 1998, la rénovation de l’ancien bureau de la poste devenu un centre d’archives et le site de différentes expositions estivales. Différentes interventions municipales permettent dorénavant d’accélérer la préservation du petit joyau urbain dessiné par Leonard Schlem en 1930.

Deux grands projets sont actuellement en émergence : celui d’un impressionnant centre d’interprétation multimédia de l’évolution géologique de la région (titre exact à préciser…) et un site commémoratif consacré à Brian Mulroney, un fils de la ville du Colonel devenu premier ministre du Canada en 1984…

Baie-Comeau porte fièrement l’héritage du Colonel.